FICTIONS ÉTHYLIQUES – 60 MINUTES À BOUILLIR


Chronique inspirée de l’Interdite 60 de Brasseurs du Monde

L’Interdite 60, cette bière amère aux malts caramélisés, m’a inspiré un personnage de femme amère de son passé. Si la Pale Ale se fait assidûment houblonner lors de son ébullition, voyons voir de quelle façon, dans mon histoire, cet acte trouvera transposition…

 

J’ai toujours pris à la légère les faits divers. Je ne croyais pas en devenir un. « Québécoise voulant uriner loin des yeux pervers se perd dans le désert ». Entre une photo de chien écrasé et un chroniqueur qui peste contre le hockey, voilà qui serait bien titré.

Je n’ai pris qu’une minute. Une minute pour vider cette vessie fatigante qui contient moins qu’une dégoutante gouttière emplie de feuilles printanières. Je lui ai pourtant dit : « Attends ! ». Mais comme ce berbère balbutie à peine la langue de Molière, il a dû comprendre « Va-t’en ! ».

Alors je suis là. Seule. Au milieu du désert.

Je scrute l’horizon à l’infini, mais la caravane de femmes dont je fais partie m’a bel et bien faussé compagnie. Moi qui croyais qu’aller marcher au Maroc avec d’autres divorcées allait m’aider à me recentrer. Je me suis trompée.

Chaque soir en buvant le thé, les sexagénaires pestent d’avoir été cocufiées. Moi qui voulais oublier ma séparation ratée, j’ai vite réalisé qu’un tour guidé pour femmes retraitées ne fut pas ma meilleure idée.

J’ai chaud. Et je n’ai pas d’eau. Pourtant je bous. Je bouillonne sans bulle de colère d’avoir été si conne. Je me haïs d’avoir cru qu’un vulgaire voyage m’aiderait à faire le grand ménage. Et me voici, assise le cul sur une dune au centre du Sahara. Et je rumine.

Ma peau caramélise sous le soleil du zénith. Je brunis et brûle à vue d’œil malgré ma myopie. Mon châle est dans le ballot sur le dos du dromadaire. Je n’ai sur les épaules qu’une vulgaire djellaba brodée à la machine, probablement en Chine, achetée dans un attrape-touriste pour vacanciers prêts à se faire plumer.

Autour de moi, tant de grains de sablier me rappellent le temps qu’il reste à passer. Je devrais me lever et marcher pour les retrouver. Mais j’ai juste envie de crier. Crier ma rage au cœur d’avoir ruiné huit ans de mariage. Hurler ma peine de lui en avoir fait. Je hurle à l’aride infini des voyelles sans consonnes.

La tête relevée, ma cavité buccale même pas encore refermée, du dégagé ciel azur je vois tomber…une plume ? Une feuille ? Une fleur. Mes pupilles n’en croient pas leur rétine. Aucun vent ni nuage n’a pu faire voyager ce végétal. Pourtant, une conique fleur couleur pistache virevolte bel et bien dans l’air du désert.

Je ne veux pas la perdre du regard, pourtant ma vue s’égare : une myriade de végétaux verts voltigent dans l’atmosphère. Le premier à être tombé gît à mes pieds : un cône de fleur femelle houblonnée. Le temps de mes yeux relever et à perte de vue les dunes en sont tapissées.

Le désormais vert désert hume l’aromatique odeur d’une houblonnière. Dans l’effluve d’agrume je décide de m’étendre. Je dissimule mes mains sous les plantes parfumées. Moule mes reins dans le sol africain. Entre le frais houblon et le sable ardent, je m’ensevelis. Dans la Saharienne prairie verte, je m’assoupis.

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